Janet Abbate: Inventing the Internet

 

La véritable nouveauté d'Internet est structurelle, sociale et culturelle. Canada a joué un rôle clé mais ambigu dans sa création. >>>


L'analyse de la naissance d'Internet par Janet Abbate relie le développement technologique avec la structure organisationnelle, sociale et culturelle de son environnement. Il existe beaucoup de rétrospectives sur Internet – en livres et bien sûr en ligne. La plupart sont extrêmement bien documentés sur le plan technologique et historique. Certains font même référence aux concepts théoriques qui sous-tendent les communications. Pourtant l'ouvrage de Mme Abbate est le premier qui dépasse la simple description factuelle ou la méditation savante, de sorte que sa démarche nous réserve bien des surprises.

L'origine d'Internet est bien connue : il s'agit d'un programme de recherche du ministère américain de la Défense connu sous le nom d'Arpanet. Ce qui est moins connu est la structure l' Advanced Research Projects Agency (ARPA) qui a incubé le réseau au cours des dix ou 12 premières années de son développement. Inventing the Internet nous montre le fonctionnement de cette petite agence créée en 1958 pour répondre au défi soviétique constitué par le lancement du premier satellite artificiel (Spoutnik). ARPA n'a jamais eu de laboratoire en propre. Son rôle est de créer des centres d'excellence dans les universités en subventionnant des programmes de recherche liés aux enjeux de la défense nationale.

ARPA est composé de plusieurs bureaux de projets qui sont créés et dissous en fonction des priorités du ministère de la Défense. Ces bureaux sont gérés par des chercheurs universitaires et non par des militaires. En principe, les budgets sont approuvés par le Congrès. Dans la pratique, la gestion d'ARPA est demeurée libre de tout contrôle grâce au parapluie très efficace aux Etats-Unis de l'intérêt national. Le résultat est une culture purement scientifique qui bénéficie de la très grande liberté de recherche universitaire, mais avec le financement plus que généreux des militaires. Quand ARPA décide en 1969 de mettre les super-ordinateurs américains en réseau en créant Arpanet, l'agence peut ainsi faire appel aux meilleurs informaticiens des Etats-Unis sans contrainte politique ou financière.

L'originalité d'Arpanet est cette liberté initiale par rapport aux lois du marché et au contrôle étatique. Inventing the Internet fait ressortir le caractère exceptionnel de l'agence ARPA qui semble un démenti radical à la fois de l'idéologie libérale et des thèses dirigistes. Arpanet est né dans une atmosphère de totale confiance, au sein d'une communauté qui avait véritablement à cœur de relier les équipements informatiques d'universités les plus différentes qui soient, tout en leur imposant le moins de contraintes possibles en matière de normes et d'interfaces – en effet, c'étaient eux-mêmes que les chercheurs visaient à relier. La commutation par paquets était l'outil qui semblait imposer le moins de contraintes : Arpanet sera donc basé sur la commutation par paquets et non sur la commutation par circuits comme tous autres les réseaux de télécommunications.

Sans entrer dans le détail des analyses de l'ouvrage de Mme Abbate, mentionnons cependant le combat entre les scientifiques d'Arpanet et les entreprises de télécommunications appuyées par leurs gouvernements respectifs. En effet, les télécommunicateurs recevaient de nombreuses demandes de leurs clients commerciaux en transmissions informatiques. Contrairement à l'idée trop souvent répandue, les télécommunicateurs ont vite compris l'avantage de la commutation par paquets sur la commutation par circuits. Dès 1975, ils ont donc créé une norme X.25 de commutation par paquets, qui fixait dans un commutateur central la gestion des nouveaux réseaux. Le but de cette architecture centralisée était d'éviter que les utilisateurs aient à se préoccuper des complexités de la connexion, d'assurer la fiabilité du système et, bien sûr, de prélever les tarifs les plus élevés possibles. À l'inverse, la norme d'Internet (TCP/IP) laissait la gestion de la commutation aux soins de chaque usager.

Mme Abbate note justement que les technologies TCP/IP et Internet ne sont pas incompatibles, mais leurs architectures le sont. Dans la bataille entre X.25 et TCP/IP, le Canada a joué un rôle de pointe : il a pris la tête de la croisade anti-Internet aux côtés de la Grande-Bretagne, de la France et du Japon. Quel était l'argument de ces pays? Protéger leurs pays contre le monopole d'IBM qui proposait d'utiliser sa propre norme SNA pour relier les ordinateurs qu'elle fabriquait. C'est au Canada que l'inquiétude était la plus grande à l'égard d'un monopole sur les réseaux informatiques en raison du volume croissant de transmissions de données transfrontalières avec les Etats-Unis. On y voyait une menace contre la souveraineté même du pays. Mais si le Canada et ses alliés se méfiaient d'IBM, il était prévisible qu'ils s'opposent avec encore plus de vigueur à la norme TCP /IP qu'on leur offrait en échange et qui dépendait directement du ministère américain de la Défense? C'est ainsi que le gouvernement canadien et son principal télécommunicateur Bell Canada se retrouvèrent être les principaux artisans de la norme X.25 et les principaux adversaires de la norme TCP /IP. De ce conflit naîtra en 1976 le réseau Datapac qui sera présenté au public comme une première mondiale et qui prendra en charge les communications informatiques canadiennes.

Chaque chapitre d' Inventing the Internet est une révélation, tant par l'éclairage nouveau qu'il apporte sur les enjeux réels du développement d'Internet que par son absence de jugement sur les positions des différentes parties en présence. Mme Abbate expose les structures organisationnelles des forces en présence et laisse au lecteur le soin de juger. Un exemple de son absence de parti-pris est qu'elle est un des rares auteurs à appeler « privatisation » le transfert de la gestion des dorsales d'Internet à des entreprises privées au début des années 90 : « L'étape final vers l'ouverture du réseau à tous les utilisateurs et toutes les activités sera la privatisation. ».(1) Or, elle a raison : le transfert d'une infrastructure publique à des gestionnaires privés, même s'il n'y a pas de vente formelle, dans tous les pays cela s'appelle une privatisation. Cela vaut aussi pour les Etats-Unis.

Signalons quand même pour finir une erreur majeure, d'autant plus impardonnable que le livre est par ailleurs si important. Tout au long d' Inventing the Internet , Mme Abbate se réfère aux « PTT canadiennes ». Elle semble confondre le Réseau téléphonique transcanadien (RTT) et les PTT à l'européenne. (2) Rappelons que le RTT était le regroupement des télécommunicateurs canadiens, dont le plus important, Bell Canada, était une entreprise privée et non une société d'État. Pourtant, cela ne devrait pas nous empêcher de lire cet ouvrage essentiel.

Janet Abbate

Lecturer
PhD 1994 University of Pennsylvania
University of Maryland College Park
2115 Francis Scott Key Hall
College Park MD 20742 USA
Tel:
Fax: 301.314.9399
ja134@umail.umd.edu
http://www.inform.umd.edu/hist/Faculty/JAbbate/

Research interests:
History of Technology; History of the Internet

(1) Cf. p. 195.

(2) Erreur qui se retrouve p. 153, 163 et 168. En anglais RTT se dit : Trans-Canada Telephone (TCTS).