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Le jeudi 09 septembre 2010, 09 h 01 |
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Critique de livres
Carlota Perez : Technological Revolutions and Financial Capital (The Dynamics of Bubbles and Golden Ages), Edward Edgar Publishing, Glensanda House, Cheltenham (UK), 2002.
La théorie de la destruction créatrice de Joseph Schumpeter est au cœur de la lecture contemporaine de l’évolution économique. Il est pourtant un aspect de son œuvre qui demeure dans l’ombre : le rôle moteur joué par le capital financier dans l’apparition des nouveaux paradigmes technologiques et partant des nouveaux cycles économiques. Selon Schumpeter l’innovation provient en priorité d’argent emprunté, non pas d’argent gagné. L’économiste vénézuelienne Carlota Perez prolonge et approfondit ce thème. Elle démontre comment la liberté du capital financier lui permet de se fixer sur des technologies alternatives alors que le capital producteur demeure lié à l’exploitation des technologies éprouvées et à leur amélioration. Carlotta Perez ne sous-estime pas les investissements massifs en R-D consentis par le capital producteur, à preuve la découverte du transistor par les Bell Labs. Mais justement, le Bell System n’exploitera pas le potentiel révolutionnaire du transistor. Il faudra attendre que les entreprises japonaises ou les start-ups du Sillicon Valley s’en emparent pour que le transistor bouleverse le monde. Cette réhabilitation de la face cachée de l’œuvre de Schumpeter est d’autant plus la bienvenue que le rôle du capital financier est généralement décrié par les économistes (et l’opinion publique). L’économisme marxiste pouvait à la rigueur reconnaître un certain rôle positif dans la production capitaliste, mais en aucun cas dans la spéculation financière. Idem pour les économistes nazis qui opposaient l’entreprise productrice de biens physiques, toujours associée au génie germanique, à la banque ploutocratique où se donnait libre cours l’esprit juif. Cette opposition entre les deux types de capital producteur et financier est peut-être moins caricaturale aujourd’hui, mais elle sous-tend la méfiance latente qui se manifeste contre le « profit » et la « spéculation ». Or, démontre avec brio Carlota Perez, la production de biens (ou de services) tangibles crée un excès de capital qui ne trouve plus à s’employer dans un marché saturé aux rendements décroissants (la fameuse baisse tendancielle du taux de rendement chère à Karl Marx). À la différence du capital productif, ce capital excédentaire n’est pas lié à un produit, une entreprise ou un lieu géographique, il est « libre ». Le premier grand apport de Carlota Perez est d’analyser la culture du capitalisme financier qui accepte de courir des risques souvent considérables pour découvrir de nouvelles sources de profit. Les gestionnaires de ce capital ont peu de choses à voir avec les dirigeants des entreprises traditionnelles qui privilégient la connaissance des processus de production. En fait, les gestionnaires de capital de risque ont souvent des connaissances très superficielles des technologies et des pays dans lesquels ils investissent. Par contre, ils savent comment décrypter les signaux faibles engendrés par la société en termes de besoins et de technologies, ils ont le talent de faire de l’argent avec de l’argent. Cela ne veut pas dire que Carlota Perez dresse un tableau en « rose » du capitalisme financier. Elle se contente d’identifier la source de l’innovation technologique et du changement économique pour décortiquer les différentes phases des grands cycles économiques. Son propos est d’analyser et d’expliquer pourquoi il y a immanquablement une phase « d’exubérance irrationnelle » au début de chaque cycle, suivi d’une crise profonde, avant de découvrir le secret d’une croissance soutenue pendant quelques années avant de ralentir au fur et à mesure que la saturation guette. Mais quand vient ce temps, le capital libéré est déjà à la recherche de marchés alternatifs. L’analyse du boom puis de la crise des technologies de l’information dans les années 1990 et 2000 que dresse Carlota Perez, est un modèle de clarté pénétrante. Loin d’être prisonnière d’une idéologie, elle décrit les forces en présence et permet ainsi au lecteur de tirer les conclusions qui lui tiennent à cœur. Les difficultés sociales qui frappent les sociétés non seulement à l’occasion des crises de confiance mais aussi durant les périodes d’innovation, est dépeint avec lucidité : « les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Le capital financier entre dans cette phase de polarisation comme un accélérateur des forces centrifuges. » C’est durant les périodes de maturité technologique, voire de déclin, que l’équilibre social atteint son maximum. La liberté du capital financier est ce qui permet aux nouvelles technologies d’émerger et de se propager dans les marchés sous-équipés du Tiers-Monde. C’est d’ailleurs cet impact protéiforme des révolutions technologiques engendrées par le capital financier qui incite les États à intervenir. Comme l’innovation se cristallise dans des pays particuliers (Grande-Bretagne au XIXe siècle, États-unis au XXe et même dans des régions précises (Sillicon Valley), les gouvernements des autres pays tendent à intervenir au cours des périodes de rattrapages pour attirer le capital financier ou s’y substituer à la faveur de programmes industriels ciblés. Le livre de Carlota Perez est une lecture obligatoire pour quiconque veut comprendre notre univers car, ainsi qu’elle le résume par une formule brillante : « La technologie est le carburant du moteur capitaliste. » |
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